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14Jan
2011

Si l’homme était doté d’une e-mémoire totale et éternelle


Et si vous pouviez enregistrer d'ici à quelques années chaque instant de votre vie et ainsi vous remémorer chaque seconde écoulée ? C'est le projet un peu fou que défendent deux cadres de Microsoft.

En 1998, Gordon Bell, pionnier de l'informatique et chercheur chez Microsoft, se lance dans une aventure technologique sans précédent : la numérisation de tous ses documents personnels. Photos, annuaires, factures, livres, vidéos, il décide de s'affranchir entièrement du papier et des enregistrements analogiques. C'est le début du projet Total Recall (Mémoire Totale).

Peu à peu, le chercheur est pris d'une boulimie d'archivage numérique : il veut enregistrer tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il vit. Avec la conviction intime que cette somme colossale de «souvenirs» emmagasinés sur disques durs constituera bientôt une «e- mémoire» infaillible et éternelle aux applications quotidiennes innombrables. Dans un livre paru mercredi et co-écrit avec son complice Jim Gemmell, il partage son expérience et trace les grandes lignes du devenir de cette technologie, encore balbutiante, à horizon 2020. Un ouvrage souvent passionnant qui oscille, sans toujours le vouloir, entre anticipation réaliste et science-fiction, rêve éveillé et cauchemar numérique.

• Que sera-t-on capable d'enregistrer ?

Gordon Bell ne quitte plus le prototype de SenseCamqu'il porte autour du cou depuis 2003.
La réponse des auteurs est implacable : tout. Documents papiers, mails, programmes télévisés ou radio, pages Internet visitées, déplacements (grâce au GPS). Micro, caméra et appareil photo tiennent par ailleurs déjà dans un téléphone. Demain, ils tiendront dans un dé, après-demain dans une tête d'épingle. Un simple pin's sur votre veste permettra de consigner vos conversations, de photographier ou filmer ce que vous voyez. Tous les périphériques numériques que vous utlisez stockeront de manière automatique ce que vous faites. Gordon Bell évoque l'exemple d'un appareil photo qui existe déjà, le SenseCam. Il se porte en pendentif et prend des clichés tout seul dès que la luminosité varie ou qu'une personne entre dans une pièce.

• Sera-t-il possible de tout stocker ?

Oui et à moindre coût. Aujourd'hui le pris du teraoctet (1000 Go) est inférieur à 100 euros. En 2020, «pour 75 euros, vous pourrez sans doute vous offrir environ 250 téraoctets de mémoire, de quoi enregistrer des dizaines de milliers d'heures de vidéos et des millions de photographies», poursuit-il. Largement suffisant pour «enregistrer» une vie complète. Ces données seront stockées sur des serveurs distants, et accessibles à tout moment depuis n'importe quel terminal connecté (ordinateur portable, smartphone, etc).

• Comment organiser ces données ?

C'est aujourd'hui le nœud du problème. Stocker des données, c'est bien, pouvoir les retrouver, c'est mieux. Les deux chercheurs pensent que les moteurs de recherche actuels suffisent. Mais le travail d'indexation des «e-souvenirs» reste, en amont, une tâche colossale. Les souvenirs devront être suffisamment bien rangés pour qu'une simple question, aussi floue soit-elle, puisse permettre d'en retrouver la trace. Une gageure pour le moment, mais en 2020...

• Est-ce légal ?

A priori, rien ne vous empêche de consigner tout ce qui vous concerne sur un serveur. Mais pouvez-vous filmer et photographier toutes les personnes qui vous entourent sans porter atteinte à leur droit à l'image ? Comment le droit à l'oubli, une notion juridique floue qui pose déjà problème sur Internet, pourra-t-il être appliqué ? Quelles seront les droits et les obligations des entreprises qui stockeront vos souvenirs ? Quels garde-fous faudra-t-il mettre en place ? Autant de grandes questions, et elles sont nombreuses, auxquelles les auteurs n'apportent aucune réponse construite ou convaincante.

• Est-ce souhaitable ?

Pour les auteurs, oui, mille fois oui. La «e-mémoire» vous rendra «plus efficace» dans votre travail, vous permettre d'apprendre «mieux et plus rapidement», les élèves pouvant suivre les cours à leur rythme en se repassant certains passages et en s'affranchissant du par coeur. Sur le plan médical, les chercheurs imaginent déjà un enregistrement continu des paramètres vitaux pour faciliter le diagnostic du médecin, un chapitre sobrement intitulé «Comment Total Recall peut vous sauver la vie».

A supposer que ces avantages soient indiscutables, d'autres questions fondamentales se posent : l'esprit humain est-il prêt à avoir toute sa vie à disposition l'intégralité des événements, parfois tristes, traumatisants, qu'il a vécu ? Et ceux de ses ancêtres ? Par définition, la «e-mémoire» est immortelle. Est-ce une bonne chose ? Quelles sont les implications psychologiques, sociétales ? Peut-on craindre le piratage de sa «e-mémoire» ? Son utilisation à des fins judiciaires, politiques ? Ces questions sont clairement éludées.
Il faut dire que les auteurs sont guidés par cette conviction aveugle : «que vous succombiez à (cette) technologie demain (...) ou que vous décidiez d'y résister jusqu'au bout, la société s'est déjà engagée dans cette voie.» Une réponse facile mais insuffisante à toutes les interrogations, complexes et légitimes, que posent cette technologie.


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